DETAILS DU PAYSAGE

Celui qui veut être sûr d'atteindre le petit village de Pascal doit parcourir le chemin de la ville jusque là.

Le chemin tortille exactement comme un serpent.

Et on ne sait pas pourquoi.

Il n'y a ni montagne, ni rocher sur sa route.

Ni aucun autre obstacle.

Personne ne sait pourquoi il serpente.

On dit : "C'est comme ça "des temps immémoriaux"!

"Des temps immémoriaux" on ne sait non plus ce que c'est.

On suppose que c'est quelque chose liée au commencement, englobée de brouillard et que personne ne peut contester.

Il n'existe pas une description logique "des temps immémoriaux" et personne ne peut en fournir une. En réalité personne ne se donne pas la peine.

Le meilleur dans le "de temps immémoriaux" c'est qu'il ne nécessite aucun éclaircissement.

Nul besoin d'explication. Il suffit de le prononcer, c'est tout.

"Des temps immémoriaux" est utilisé ici comme une justification universelle pour n'importe quoi dont on ne sait expliquer l'origine.

Celui qui prend le chemin arrive jusqu'au pont qui précède le village.

Depuis donc toujours "de temps immémoriaux" le pont est en ruine et même les habitants les plus âgés du petit village ne se souviennent pas l'avoir vu en bon état 365 jours de suite.

Chaque mois de mai Madame Klapperman arrive avec un camion d'aide humanitaire - des paires d'échasses - et à ce moment là les militaires construisent un ponton pour l'acheminer.

Pour ne pas faire de peine à la Commission Européenne.

L'événement passé, les militaires reprennent leur pont, Madame Klapperman s'en retourne et saisit le Fond européen de développement pour construire le pont.

Le Fond européen accorde depuis "les temps immémoriaux" des fonds pour un nouveau pont mais l'argent ne sort de la Communauté européenne, sinon pour rémunérer des consultants et des experts européens du projet de pont. Sur le torrent.

L'aide à ce petit village suffirait à acheter une paire d'échasses. Pour franchir le torrent. Sans échasses.

Mais les échasses, chacun les produit pour traverser le torrent; depuis "les temps immémoriaux", personne n'achète des échasses ici.

Les personnes âgées traversent le torrent sur le dos d'un buf. Le buf est un animal sûr et calme, très commode pour cela.

Il n'est nul besoin de bufs, ni d'échasses de décembre à avril. Le torrent est alors pris par les glaces et tout le monde a besoin précisément de le traverser à ce moment là.

On le traverse alors le plus souvent possible pour ne pas avoir à le faire pendant l'été.

Une fois le torrent traversé on rentre au village.

Il n'est pas riche en patrimoine à l'exception du musée des pioches unique au monde.

Pascal est son administrateur, c'est lui qui l'a créé parce que partout au monde on ne montre que des trésors, de la vaisselle en or, des épées et des bijoux.

Il n'y a nulle part une exposition permanente de pioches. Sauf ici.

Le musée est passionnant et il y aurait sûrement beaucoup de gens au monde qui donneraient tout ce qui leur est cher pour le visiter.

Mais pour y arriver il faut d'abord surmonter les virages de la route et mettre des échasses pour traverser le torrent. En été.

Voilà pourquoi les gens du monde entier préfèrent contempler les trésors des mayas.

C'est de cette manière que les choses paraissent et si Pascal était Dieu il aurait créé le monde d'une toute autre manière.

Mais il ne peut même rêver à une chose pareille.